Tout commence à Shannon, modeste aéroport aux formalités rapides, dans ce village né pour l’aviation plus que de l’histoire. L’atmosphère y est sans apprêt et donne le ton d’un voyage où l’essentiel se niche dans les paysages et les rencontres plutôt que dans l’apparat.
Cap sur Bunratty et sa singulière “time capsule” : un bourg reconstitué de la fin du XIXᵉ – début XXᵉ siècle, adossé à un château médiéval. Les lévriers irlandais patrouillent nonchalamment les allées ; ils “travaillent” ici, disent-ils, et leur allure romanesque suffit à installer la scène. Des artisans, des ateliers vivants — forgeron, boulangerie gaélique, bodhrán au pub — composent un théâtre du quotidien, plaisant pour petits et grands. En amont, un déjeuner au Durty Nelly’s, pub quatre fois centenaire et haut en couleurs, inaugure ce que l’Irlande a de plus évident : la convivialité.
Le soir nous mène à Killarney. L’Europe Hotel, bloc planté face au lac, surprend d’abord par son architecture. Tout s’apaise une fois franchi le seuil : service irréprochable, très beau spa sur deux niveaux, bibliothèques feutrées, bar animé, et ces touches d’attention — distributeurs d’eau filtrée à chaque étage — qui trahissent un vrai souci du détail responsable. Les chambres sur le lac s’ouvrent sur un panorama époustouflant tandis que les chambres côté golf gagnent en quiétude mais perdent en spectaculaire. Ambivalence assumée, compensée par la gentillesse des équipes et un apéritif privatisé aux notes d’accordéon et de bodhrán, très réussi.
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Au matin, une initiation équestre quasi enfantine — doubles poneys, forêt en lisière — rappelle que la maison a l’âme d’un “resort” actif, quand le vaste spa attire les autres convives. Autour, le comté de Kerry déploie son fameux anneau : montagnes culminant à un peu plus de mille mètres, vallées, lacs rafraichissants, et cette lumière changeante qui modifie les couleurs du paysage à mesure que la journée suit son court.
Profitant d’une localisation en bord de lac, l’Europe propose des activités nautiques, dont nous bénéficions au moment du départ : c’est à bord d’une barque de pêche que nous quittons l’établissement. Durant cette pêche à la mouche, rien ne mord à nos leurres artificiels – site protégé oblige – le regard est cependant tourné vers le paysage montagneux et les ruines de monastère durant ce moment privilégié.
Après un accostage à Ross Castle, nous prenons la route vers Muckross House, situé dans le parc national de Killarney. Désormais reconverti en musée, elle conserve poupées d’enfants, têtes d’animaux, lustres de cristal ; une parenthèse pour amateurs d’histoire, parfaite si un jour de pluie prive les visiteurs d’une randonnée dans le parc. L’adresse raconte aussi un tournant : la faillite des propriétaires qui a abouti au legs du parc national. L’Irlande sait faire parler ses demeures.
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Quarante-cinq minutes suffisent pour rejoindre Sheen Falls Lodge, un Relais & Châteaux à l’allure de petit domaine. Chambres spacieuses, compositions florales hors du commun, bibliothèques et bar aimables, cave dédiée aux dégustations, brasserie conviviale accompagnée certains soirs de musique traditionnelle : l’ensemble a du charme et est idéalement placé pour rayonner entre Kerry et Killarney.
La fauconnerie — opérée par un prestataire — emporte tout : faucon, hibou, la plus belle des chouettes. Les oiseaux impressionnent, les regards s’illuminent ; les Irlandais sont des pédagogues et des conteurs nés, qui savent transmettre leur passion, aux plus jeunes comme aux adultes.
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Au fil de la route, les montagnes se tassent, les pâturages s’étendent, les vaches gagnent du terrain sur les moutons. Cork, seconde ville du pays et vaste port, affiche son tempérament de “rebel county”. L’English Market et la distillerie Jameson à Midleton feront de cette étape une jolie halte gastronomique.
The Montenotte se présente en “urban resort” : spa de six cabines, cinéma de cinquante places, bar et terrasse vivants. Les “Woodland Suites”, ambition cinq étoiles, séduiront une clientèle jeune et friande de modernité ; l’hôtel principal, avec ses chambres sur parking, convainc moins. Dans les suites, belles terrasses mais parfois du vis-à-vis et la rumeur de la route ; on apprécie le “club house” réservé aux hôtes des Woodland pour un petit déjeuner à la carte. Une adresse d’atmosphère plus trendy qu’historique.
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À Cobh, village portuaire aux façades colorées, un court ferry mène à Spike Island. Ici, dans ce fort en étoile, monastère, base militaire et prison se succèdent au fil des siècles ; l’île, quatre fois plus vaste que le fort, a longtemps servi de pivot à l’histoire carcérale britannique et irlandaise. Certains resteront imperméables au lieu, assez sombre ; pour ma part, je suis frappée de réaliser que je me trouve dans le lieu duquel quittaient les forçats britanniques pour l’Australie, à destination de Port Arthur que j’ai visité il y a quelques années. L’histoire se referme devant moi.
Sous la pluie, la route file vers Cashel, haut lieu où Saint Patrick aurait baptisé le fils du roi de Munster et expliqué la Trinité à l’aide d’un trèfle. Sur le Rocher de Cashel, chapelles et remparts médiévaux accueille le visiteur dans ce lieu mystique. La chapelle de Cormac, célèbre pour ses fresques, n’ouvre qu’aux heureux détenteurs de billets délivrés sur place le matin même : un détail crucial à garder en tête.
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Relais & Châteaux à la silhouette géorgienne, Cashel Palace s’impose comme l’un de mes favoris. Splendides jardins, pleine vue sur le Rock, spa primé avec bains d’algues et magnifiques espaces, restaurants de belle tenue, deux bars dont un pub dans le jardin et cette obsession du service : quatre concierges, dont une Clef d’Or, un expert équestre et un francophone. La décoration décline un imaginaire de haras sans toutefois tomber dans le kitsch. Les chambres y sont de taille généreuse et la cuisine a incontestablement remporté la palme de ce séjour.
À quelques minutes, la campagne s’ouvre sur des haras de premier plan, dont l’emblématique Coolmore. On ne peut qu’être saisi par la culture équestre du comté : la précision du travail, l’élégance des lignées, la beauté des chevaux composent un paysage autant qu’un patrimoine vivant. Même sans être initié, on se laisse gagner par cette grâce mesurée qui infuse le lieu et ses alentours.
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Grafton Street s’anime, piétonne et joyeuse. Dublin aligne ses cinq squares géorgiens (dont Merrion Square), ses portes colorées, ses musées nationaux gratuits, son université : Trinity College et ses seize hectares, que l’on explore avec un étudiant-guide ou via une application payante. La famille Guinness laisse partout sa marque, jusque dans la brasserie devenue pèlerinage. Pour dormir, The Westbury pour une dernière nuit tout en douceur et un excellent dîner convivial au coin des rues les plus vivantes de la capitale, The Merrion pour une architecture iconique, alors que The Fitzwilliam s’adresse aux plus jeunes.
Un train vous mène en trois quarts d’heure à Howth, port gracieux où un food tour marie fruits de mer et bières avec une simplicité réjouissante. Idéal en excursion à la journée durant un long week-end, ou comme plaisante transition le jour de l’arrivée ou celle du départ selon les horaires de vol.
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De ce voyage, je retiens la justesse d’un rythme — alternance d’expériences simples et d’adresses choisies — et la qualité d’un accueil sans pose. Tout concourt à ce sentiment rare d’un pays qui ne force jamais l’émotion mais l’installe, patiemment, au creux de la durée.
L’Irlande n’a pas besoin d’effets. Elle préfère les présences : un bodhrán qui bat dans une bibliothèque d’hôtel, la main d’un fauconnier qui se tend, une porte peinte dans un square géorgien, le velours d’une pluie qui, soudain, réhausse le vert. Et lorsque le soleil perce, on s’oublie dans la contemplation d’une nature à la beauté inchangée.
■ Yasmine M.